06.03.2007

Des voiles pour les étoiles

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04.03.2007

"Où est le roi dans ce bordel ?"

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Une dentelle de biscuit calcaire sur une boule d'acier en fusion

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Metz, 10 septembre 2001, 20h53 :  Joli miracle sur une boule d’acier en fusion qui tournoie dans l’univers : un bus à accordéon aux couleurs du soleil, d’orage et d’acier crépusculaire, stationne devant les fenêtres du fond de la place Saint-Jacques, derrière les lampadaires boules -genre pastèques illuminées- un rien kitch sur leurs pieds de fer forgés rétro.

A l’opposé, la cathédrale –dentelle de biscuit calcaire- s’enflamme de lumières sous son casque vert-de-gris. En face de moi, deux zèbres enrayés font l’enseigne d’un bar prisé par la faune de la place : point d’eau dans la savane au crépuscule. Je suis assis à la terrasse du Trafalgar, seul rescapé du naufrage de l’été battu par les vents d’un automne précoce. Les parasols repliés ressemblent à des épouvantails encapuchonnés grelottant sous les averses de la brise humide.

J’observe, comme un vieux lion, les quelques femelles de mon espèce qui arpentent le pavé couleur de basalte…

Je m’imprègne et je mélange toutes ces impressions. Le monde est étrange. Etrange comme on s’y habitue. Des épouvantails encapuchonnés sous une dentelle de biscuit calcaires. Et le regard des fenêtres.  Des chevaux à rayures et des bus soleil-orage sur des pavés volcaniques. Boire un café à une terrasse un soir de septembre, comme c’est banal. Mais boire un café sur une boule d’acier en fusion qui tournoie sans répit dans l’univers… absorber la moelle d’un instant, unique et éphémère goutte d’eau dans l’océan du temps. Quel fragile et joli miracle que la vie et nos sensations.   

 

Freyming-Merlebach, 11 septembre 2001 : Derrière les fenêtres, la campagne est verte et paisible. A l’écran Babylone s’enflamme et Manathan crache ses poumons. 

03.03.2007

La griffe de Léon

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 J’attends toujours. Serait-ce en vain ? Ou bien cette silhouette altière qui déambule sur les ardoises d’un immeuble voisin est-elle une femelle ? Il semblerait bien que oui et rien ne coûte en tout cas d’aller s’en assurer. Dans le cas contraire, j’expulserai hors de mon territoire l’imprudent qui s’y affiche ainsi ostensiblement… J’entreprends une large manœuvre de contournement pour une approche plus discrète. Je me faufile entre les cheminées, je longe les gouttières, je glisse sur les toits comme l’ombre d’un oiseau de proie en vol. Enfin, voilà, l’instant d’après, j’apparais aux yeux de la belle comme si je ne faisais que passer d’un pas devenu soudain lent et nonchalant.

 

- La griffe de Léon : Un greffier parle aux humains : la nouvelle et les considérations quotidiennes à retrouver sur le blog de Léon.

28.02.2007

Un rêve dans un rêve dans...

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Les mots sont tout au fond à gauche après le dernier écran...

Des princesses bleues pour les dieux indécis

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Qu’attendent les dieux

Insouciants, ironiques et indécis ?

Que nous ont-ils demandé de si sérieux ?

 

De construire des jardins

Pour les enfants qui viendront demain

Pour les vieux enfants sans lendemain 

 

Aux horloges –balanciers- balançoires

Aux gouttières- tuyaux- toboggan

Aux cages à grimper du dernier espoir

 

Des jardins suspendus comme des rideaux de lierre

Aux anneaux babyloniens

Des rings tambourins

 

Des tapis d’arbres acoustiques

Et des rivières somnambules

Traversées de pont funambules

 

Des colonnes de verre pour porter le ciel

Des cités radieuses au bois dormant

 

Des fontaines –bassins- piscines

Des parcs –carré glycines

 

Des palais pour les princesses bleues

Des glaces aux parfums de chaque coin de rue

Des hivers aux toits de sucre glace

 

Qu’attendent les dieux,

Que nous ont-ils demandé de si sérieux ?

 

Eté 2003

1999


 
Oraison (1999)
.
Toi, dernier peuple à oser dire son nom,
Seul debout sur les ruines de la raison,
J’implore ton aide, ton aide et ton pardon.
Mon pays à moi, lui n’a plus de nom ;
Il n’a plus non plus de voix pour dire non ;
Il n’a plus que de lâches abandons.
Mon vieux peuple a perdu sa vocation
Contre le prix de quelques vacations
Au sein d’une vaste coalition.
.
26 mars 1999
.
Don’t forget
the target
.
(En mars 2003, l’honneur de la France a été partiellement racheté, nous n’avons heureusement pas cru aux fables des armes de destruction massive de l’Irak et nous n’avons plus suivi la coalition. Mais n’oublions que quatre ans plus tôt, nous avions bombardé Belgrade au nom de mensonges tout aussi énormes que nos médias nous avaient servis sans vergogne.)

20.02.2007

Citadin, gaspilleur d'atomes, assassin d'étoiles

J’aime l’éclat inutile du réverbère perdu dans la nuit d’une rue pavée… surtout… quand un filet de brume s’y accroche mais à quoi bon ces millions de lampadaires qui tels des sentinelles au garde-à-vous jettent sans fin la lumière vers le ciel. Ils ne brillent pour personne puisque les braves gens dorment. Et toutes les rues, à perte de vue, brillent de solitude illuminée. Mais quoi ? N’ont-ils pas assez de leurs volets, de leurs alarmes, il faut que leurs rues soient éclairées, et non seulement les rues mais aussi les boulevards, les centres commerciaux des banlieues aux enseignes pétantes de couleurs à faire dégueuler et jusqu’aux plus lointains tronçons d’autoroutes aux fins fonds des forêts des Ardennes ???

Citadin, bourgeois frileux, tu inondes le ciel chaque nuits de tes lumières blafardes et tu pleurniches chaque jour sur le réchauffement de la planète. Gaspilleur d’atomes, tueur de voix lactée, assassin d’étoiles, fossoyeur de poésie… tu les éteins toute une à une, en allumant sur terre  les feux de ton orgueil et de ta peur…

Les paysans de la Beauce comme ceux d’Afrique ou d’ailleurs ont chaque nuit, la nuit autour de leur maison, et grand bien leur fasse ! Mais toi, citadin, plus tu es citadin, plus tu es parisien, plus tu es bourgeois, plus tu bouffes de lumière pour exorciser tes peurs. Plus il te faut chasser au loin et pourchasser la plus petite parcelle d’obscurité. Mais de quoi as-tu vraiment peur au fond ? Rejeter les ténèbres naturelles de la nuit… rejeter tout ce qui rappelle la nature du monde si terrifiante à tes yeux  puisqu’elle remet en cause les constructions imaginaires de ta vie. Chasser le naturel, chasser la vérité… Citadin… tu as peur de la vérité. L’indécente vérité nue de ta pauvre vie convient si peu aux images que tes cinémas t’ont forgée. La nuit, quelle archaïsme n’est-ce pas ? Cette nuit profonde et éternelle qui rôde autour des tiens depuis… la nuit des temps justement ! Rien n’est moins moderne que la nuit !  Ta femme fuit la vérité à grand renforts de maquillages, tes enfants la fuient dans leurs jeux vidéos et pour toute la famille surtout, il faut chasser loin de la maison, loin de la rue, loin de la citée cette horrible chose qu’est la nuit !   … Alors, il n’y aura jamais assez de lampadaires pour te rassurer ! Et quand tu auras tuée l’image de la dernière étoile… tu auras toujours peur, bourgeois !  Car la peur est au bourgeois, ce que le courage est au guerrier, ce que la beauté est au poète ce que le jeu est à l’enfant, ce que la lumière est au soleil, sa nature profonde.  Citadin, redeviens un homme, éteins la lumière de ta rue !

 

(Il suffirait d’équiper tous les éclairages publics de détecteurs de mouvements pour qu’à l’échelle de la planète, des dizaines de millions de rues et de voies ne soient plus éclairées pour rien, un investissement relativement minime pour une économie considérable en retour… mais bon, les écolos préfèrent nous vendre des éoliennes que des bonnes idées, ça fait plus de bruit !)

 

Note publiée avec le soutien moral du C.I.P.C.G.O.N (Comité International de Protection des Chats de Gouttière et des Oiseaux de Nuits).

19.02.2007

L'ancre des mots

Il me faudrait trop de mots pour l’écrire…

 

et les mots sont chers par les temps qui courent,

plus chers que le papier et l’encre pour les écrire,

 

et les temps courent plus vite que les mots sur le papier,

que les mots coincés derrière des écrans,

plus vite même que les mots en liberté,

et les mots s'ancrent sur le papier

et le papier déjà est cher,

où s’encrent les mots ;

les mots parfois

s’y noient,

 

et l’encre

déjà est chair

où coule le sang,

nos sentiments.

 

Les mots

sont des

libertés

qui me sont

chères.

 

La liberté

est un mot

qui m’est

chair.

 

On enferme parfois les mots dans un sens,

L’indécence !

 

La liberté des mots

a-t-elle un sens

quand la liberté est un mot

parmi d’autres mots

comme verrou, cadenas,

prison, barreau…

 

 

Mais pas d’avocats au barreau pour défendre les mots

Il y a pourtant des mots défendus !

Des mots qu’on s’interdit,

des petits mots

et des gros

et d’autres

mots

.

A mots découverts

Il y a tant de secrets dans un mot, tant de mystères,

Qu’on aimerait percer, tant de brume et de pluies,

Tant de temps, tant d’orages, de silences et de bruits,

D’inaudibles musiques, d’errances en finistères.

.

Dans un mot, tant d’essence, autant que d’indécence,

Tant d’ennui que d’amour, tant de nuits que de jours,

Autant de sens que d’étoiles en incandescence.

.

D’une pointe d’humour, et de phrases piquantes,

Il faudrait transpercer, la prison de ces mots,

Leur donner l’air de rien, au travers des barreaux,

Un air de respirer, des virgules éloquentes.

.

Les illusions sans nom, leur arracher le voile,

Faire à la vérité, des habits moins usés,

D’un seul coup de crayon, biaiser.

 

16.02.2007

Monde transgénique

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.

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Il y a la rue, en bas d’chez toi

mais tu n’y mets plus les pieds.

Il y a la rue sur ton écran

L’armée des fantômes virtuels

ne s’incarne plus sur les pavés.

La vie se regarde à la télé

La vie s’achète en ligne

Et la télé regarde les boulevards désertés

Plus besoin d’agents d’entretien, ce sont les caméras qui balayent les rues.

Des Cyclopes sont perchés sur chaque réverbère, leur regard mobile ne lâche jamais prise.

On recrute des Cerbers sans tête, aux yeux multiples pour garder l’enfer vide des villes.

14.02.2007

Les prédicateurs

Ils avaient sonné chez moi ce matin ; deux gars, costume pingouin : les mens in black and withe ; mais ils ne vendaient ni des eskimos, ni du whisky. Ils venaient m’apporter la révélation de la toute nouvelle Eglise Universelle de Synthèse. On avait connu dans le genre des prédicateurs, l’ancienne espèce des Adventistes de l’Eglise des Saints des Derniers Jours de la Résurrection à la Mormon le Nœud ; chacun pouvait se souvenir encore des Témoins de Jéhovah de l’Evangile Apostolique ou des Baptistes méthodiques et des Anabaptistes du septième Jour. On avait vu plus exotique avec les adeptes de Krischna-avatare-de-Vischnu, pratiquant le Grand véhicule du diamant vert pour parvenir à briser le cycle infernal des réincarnations et plus exotique encore avec les Rahéliens adorateurs des Elohimes en soucoupe volante.  Ca pouvait frapper à votre porte pour vous annoncer la bonne nouvelle : celle de la fin de votre grâce matinée dominicale. Ca se présentait bien propre sur soi, cravate ou pull en laine d’agneau (de Dieu) quand on avait affaire au genre évangéliste millénariste ou plus saillant, en sari de soie reluisant lorsqu’il s’agissait de l’espèce indo orientale.  Face à la couleur orange, on pouvait s’attendre à du Bouddha sur mesure et le bleu ciel annonçait souvent un beau paradis céleste bien dégagé. Avec le noir et blanc, j’avoue que je ne voyait pas bien à quoi me préparer.

- Monsieur, m’ont-ils déclaré d’entrée de jeu en franchissant sans attendre le seuil de ma porte, nous aimerions vous poser quelques questions dont les réponses pourraient être pour votre avenir d’une grande importance !

A cet instant, un doute traversa encore mon esprit ; s’agissait-il bien d’une variété encore inconnue pour moi de prédicateurs du dimanche, ou avais-je affaire à un nouvel et dynamique institut de sondage aux méthodes offensives.

La prudence en tout cas s’imposait : il n’était pas exclu que mes deux pingouins soient en réalité des poulets et je dois reconnaître que je n‘avais pas la conscience tout à fait tranquille depuis que j’avais, quelques jours auparavant, traversé un boulevard en dehors de tout passage protégé et ce sous le regard incrédule d’une caméra de surveillance.

Ils s’étaient assis sans rien demander à la table du séjour et y avaient étalé un fatras de documents et de questionnaires. Le plus petit des deux, sec et nerveux, crâne dégarni planta dans mes yeux son regard incisif et me demanda avec une détermination sans appel :

- Monsieur, êtes-vous réveillé ?

C’était à l’évidence une excellente question : Etais-je réveillé ?  Je considérais un moment mes deux interlocuteurs dont l’aspect étrange aurait pu me faire douter un moment d’une réponse positive. Mais je fis ensuite, des yeux, le tour de l’appartement, observant avec une attention particulière la porte de ma chambre que je me souvenais bien avoir franchie. Reniflais l’odeur du café encore perceptible. Je venais en outre de prendre une douche tout à fait rafraîchissante. Non, après réflexion,  il n’y avait aucun doute, je n’étais pas en train de rêver, j’étais parfaitement réveillé et c’est, non sans une certaine fierté que je pus faire une réponse tout à fait assurée :

- Oui ! Oui, messieurs, je me suis réveillé, il y a une demi-heure à peine.

C’est l’autre qui prit alors la parole, le plus grand, un peu dégingandé :

- En êtes vous tout à fait certain ? Insista-t-il.

J’avais bien réfléchi, bien pesé ma réponse, et je pus lui assurer que j’en avais l’absolue certitude.

Ils ne semblaient, ni l’un, ni l’autre,  partager mon point de vue. Ils me proposèrent d’approfondir la question en répondant à une batterie d’autres interrogations plus pointues.

- Quand vous êtes vous senti pour la dernière fois imprégné du bonheur d’exister ?

- Que buvez-vous à table ?

- Etes-vous somnambule, ou avez-vous des troubles du sommeil ?

- Etes vous fumeur ?

- Croyez-vous en Dieu ?

- Vous droguez-vous ?

- Vous sentez-vous plus proche de François Royal ou de Cécilia Martin ?

- que faisiez-vous hier soir vers 22 heures ?

- Quel est la fréquence de vos rapports sexuels ?

- Quel était votre budget vacances pour l’année dernière ?

- Pourriez vous produire votre dernière feuille d’imposition ?

- Jusqu’à quel âge avez-vous eu des accidents nocturnes ?

(A suivre)

Nantes

Nantes, « l’après midi d’un jour où tout est permis».

Le gris de Nantes, c’est celui des oiseaux en partance. La lumière de Nantes, celle des phares de l’Atlantique dans la nuit blanche et le ciel humide.

Nantes, c’est un quai posé aux confins d’un fleuve et de l’océan. Ponctuel et sinueux y serpente un trame transparent qui glisse parmi des bribes de Bretagne ardoisée entre des tours de verre et des paquebots de pierre appontés au centre de gravité des terres émergées.

Les oiseaux de mer sont plus loin, là, tourne un avion familier, toujours le même, qui n’ose pas égratigner le bitume des pistes de Nantes Atlantique. Les goélands préfèrent survoler Saint-Nazaire où l’on forge des monstres marins pour demain. T’aurais apprécié cher vieil Apollinaire, leurs museaux d’acier sur des échines de quinze étages.

Gris-blanc-ciel – Drapeaux rouges et pavillons noirs dans les rues qui sentent le soir.

Les musiques se taisent dans l’hiver nantais, des jours au goût de sable.

Une île sur l’Erdre, inaccessible Japon fermé la nuit par des grilles, et un voyage étrange à contre-courant des saisons jusqu’à la source des vents qui soufflent sur ta maison.

Note, impressions - Mars  2002

Une enfance scythe

 

medium_Ataias.2.jpgSi les Grecs nous nommaient Scythes (Skuthai) le nom de notre tribu dans notre langue était « scolotes » (Skolotoi), parmi l’ensemble des Aryas.

Lorsque enfant je demandais à mon père où s’établissaient les limites de notre royaume, il me répondait :

Aussi loin que le galop de nos chevaux peut nous porter durant des jours et des jours à travers la steppe, aussi loin s’étend notre domaine.

Nos frontières étaient celles que nos chevaux pouvaient tracer et notre empire des steppes n’avaient d’autres limites que celles de notre mobilité. Toutes les tribus que nous aurions pu rencontrer, aussi loin que pouvaient nous mener nos chevaux nous devaient allégeance et si nous en trouvions d’autres au-delà il n’y avait pas de raison qu’elles ne s’inclinent à leur tour.

Nous avions même me racontaient mon père vaincu deux grands empires aux extrémités du monde.

Deux empires bâtisseurs, qui construisaient des villes et de gigantesques kourganes en forme de pyramides, L’Egypte et la Chine.

Mon enfance fut donc rythmée par le galop des chevaux dans un espace sans limite. L’herbe en dessous et les étoiles au-dessus avec les fleuves pour seuls obstacles.

J’appris plus tard que cette toute puissance n’était que relative quand mon père m’expliqua les raisons pour les quelles les jeunes nobles scythes devaient partir suivre leur initiation en Grèce :

Je devais disait-il, afin de vaincre mes réticences,  y apprendre ce qu’il fallait savoir sur les étoiles et la mer.

Si les étoiles m’étaient familières, je ne connaissais de la mer que des rivages de vase et de roseaux. Elle n’était, croyais-je, que l’enfant gloutonne des fleuves de la steppe. Il me semblait étrange et quelque peu vain de vouloir y naviguer comme le faisait les grecs. Pourtant ceux d’entre eux qui s’étaient établis sur nos côtes à Olbia savaient se servir des étoiles non seulement pour se guider mais aussi pour interpréter le langage de leurs dieux et encore pour mieux connaître le monde d’en bas. La mer enfin pouvait les conduire en d’autres lieux auxquels la steppe ne conduit pas. Par la mer, ils étaient venus à nous. Et la mer qui les avait conduit là leur avait aussi ouvert d’autres portes sur d’autres peuples. D’autres peuples leur avait comme nous concéder d’établir une ville comme comptoir pour le commerce, et les échanges qu’ils réalisaient renforçaient leur puissance. La mer était une force considérable pour les grecs et nous ne pouvions rester à l’écart de ce monde nouveau qui se dessinait.

Choisir de l’ignorer en ne comptant que sur la pointe de nos flèches, c’était courir le risque de laisser les Perses nous intégrer un jour à leur empire.

Choisir comme le souhaitaient de nombreux seigneurs et une grande partie du peuple de jeter les grecs à la mer et avec eux leurs marchandises inutiles et leurs idées tortueuses, c’était se priver de connaître toutes les évolutions du monde et se rendre plus faibles face à nos ennemis. 

Ma sœur, Ouria, pensait que rien ne menaçait notre mode de vie. Pour elle, il n’y avait rien à craindre des Perses et de leurs éléphants et il n’y avait qu’à laisser aux Gercs leur art et leur commerce. Tout le monde croyait-elle ne demandait qu’à vivre en paix.  Elle refusait l’idée de partir à Athènes où les femmes étaient confinées à leur foyer.      

Des fourmis et des hommes...

Ne croire en aucun au-delà, ce n’est pas être nihiliste. C’est bien parce que nous ne sommes que d’infimes petites fourmis éphémères qu’il nous faut bâtir sans trêve la grande fourmilière.

- Je ne me souviens plus de ce rêve que j’étais en train de faire !?

- Quelle importance ce n’était qu’un rêve ?

- Comment, ce n’était qu’un rêve ; la vie toute entière est-elle autre chose ?

Elle passe comme un songe et se termine sur un écran noir. De toutes les impressions, expériences, sensations que l’on vit aujourd’hui, rien ne restera après-demain.

Ne croire en aucun au-delà, ce n’est pas être nihiliste. C’est bien parce que nous ne sommes que d’infimes petites fourmis éphémères qu’il nous faut bâtir sans trêve la grande fourmilière.

Si d’autres avant nous n’avaient pas agit de la sorte, nous n’aurions non seulement pas les constructions de briques de nos villes, mais pas non plus les briques de nos constructions logique, ni même les mots pour en parler.

 Il est bien présomptueux de croire en une éternité quand des civilisations entières ont disparues sans pratiquement laisser de traces. Des peuples tout entier dont les générations se sont succédées : des millions, des centaines de millions d’individus dont l’univers nous est inconnu.

De ce songe dont il ne restera rien de toute façon, c’est à nous de tirer la substance.

Je pense à l’un de mes grands-pères, mort depuis vingt ans et que je n’ai que croisé, moi enfant, lui déjà vieux ; ou aperçu sur des photos. De sa vie, je ne peux qu’imaginer des bribes et des décors. Je ne l’ai pas côtoyé, je sais encore moins de ses pensées intimes. Je ne dispose que d’une vision d’enfant d’un vieil homme en noir au béret basque qui m’emmenait en promenade, à pied sur une route de campagne bordée d’arbres fruitiers. La route a bien changé depuis mais elle était en ce temps là, très semblable à ce qu’elle avait toujours été : j’en avais conscience étant enfant. Cette continuité s’imposait d’elle-même et je sentais bien que les légions romaines étaient passées par là et bien d’autres depuis, même si je n’ai su que bien plus tard que la route était l’ancienne voix romaine de Metz à Trèves.

J’ignore où mon grand-père avait été prisonnier en Allemagne, ni s’il avait visité le Strasbourg des années vingt. Son père faisait-il grève en 1917 ? Je sais juste des mots d’un incendie dont on avait (ou pas ?) sauvé les lapins et j’ai croisé dans la vallée du Chajoux l’endroit où ma grand-mère gardait des vaches trois quart de siècle plus tôt. Je sais qu’elle avait les yeux bleus et qu’il jouait de l’accordéon ; de l’usine de textile je ne connais que les images de la télé. 

C’est donc beaucoup dire que de dire que l’on survit dans la mémoire des autres…

De cette vie qui était la sienne, et dont j’ai du mal à croire qu’il subsiste une quelconque forme de conscience même si lui le croyait certainement et même si je le sens parfois présent dans les parages de mon existence, il ne reste donc pratiquement rien, si ce n’est qu’il l’a vécue.

Il l’a vécue d’un bout à l’autre, des compagnons familiers de l’enfance aux vieux de son age avec le murmure continue du Chajoux comme bruit de fond. Et le bruit de la rivière gonflée au printemps, l’odeur des foins ou celle de la pluie humide, le goût des myrtilles, le crissement des épines de sapins ou de la neige sous les pas… cela vaut la peine d’être vécu. Tout cela participe à l’essence de la vie, à la substance qu’il nous faut en tirer. Je ne crois pas vraiment en ces mots : essence, substance… mais je crois, non, je sais, que chaque retour des choses, les saisons, les générations sont les rimes qui contribuent à donner à la vie sa poésie.